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Vivre « La Traversée » en toute sécurité !

Publié le 29.08.2022

Lieu: Marche-en-Famenne

Lire et Ecrire Luxembourg
Rue du Village, 1
B-6800 Libramont

Responsable de projet :
Nathalie Husquin
0477 / 407 027

Par Alicia Morette

du Service du livre luxembourgeois.

 

Des romans, mais pas comme les autres !

Des phrases formellement simples, mais pas de simples phrases !

 

Nous sommes en 2010. Les apprenants en alphabétisation s’exclament :  Nous voulons des romans qui nous parlent !  Eux qui sont alors contraints d’apprendre à lire au moyen de livres pour enfants, manifestent un besoin : celui de disposer de livres écrits dans une langue simple, mais traitant de thématiques adultes. Comment ?  C’est alors que les acteurs socioculturels luttant contre l’analphabétisme vont chercher des romans susceptibles de plaire aux lecteurs-débutants. C’est un bouleversement, un changement de paradigme dont on ne mesurait pas encore l’ampleur.

Atelier pour aborder les romans avec un public fragilisé. A Marche, le 26-08-22.

Atelier pour aborder les romans avec un public fragilisé. A Marche, le 26-08-22.

Ce cri du terrain, le mouvement  d’éducation permanente Lire et Ecrire Luxembourg a su l’entendre en se lançant dans une aventure qui relève du solide pari éditorial : écrire des romans pour adultes, pour tous les adultes.

Un processus participatif original -et sans doute un peu fou- verra le jour. Ce projet-processus, coordonné et développé par Lire et Ecrire Luxembourg, c’est La Traversée ; une collection coéditée avec Weyrich Edition qui compte aujourd’hui (NDLR août 2022), 29 romans publiés.

Lire et écrire : en chemin vers un idéal

En 2010, l’idée est inédite et ce modèle de projet n’existe nulle part.

C’est sous la houlette de Rita Stilmant, directrice de Lire et Ecrire Luxembourg, que s’amorce le chemin vers la concrétisation. Elle explique : Il a fallu convaincre. Trouver des partenaires. Rassembler des forces vives. Gagner la confiance. Un Comité d’accompagnement (le libraire de Libramont Pierre BODSON,  la Haute Ecole HENNALUX,  la Bibliothèque Centrale,…) s’est constitué pour déterminer, sur base de nos connaissances conjointes, de notre expertise et de nos ressources, ce qui fera la force, l’ADN de la collection.

Quel angle prendre ? Pour le Comité, pas question de simplifier les grands classiques, ni de proposer des romans « pédagogiques », qui accompagneraient le lecteur-débutant avec des notes lexicales en bas de pages, ou encore des questions prérédigées de compréhension à la lecture dirigée. De l’exigence oui, de l’apprentissage certainement, mais le roman doit être compréhensible comme tel. Il doit surtout être un plaisir et tendre vers un idéal : sécuriser et ne pas enfermer.

Atelier sur des pratiques artistiques et pédagogiques à mettre en œuvre avec les romans de la collection, avec l’animatrice Gaëlle Payot, de Lire et Ecrire. A Marche, le 26-08-22.

Atelier sur des pratiques artistiques et pédagogiques à mettre en œuvre avec les romans de la collection, avec l’animatrice Gaëlle Payot, de Lire et Ecrire. A Marche, le 26-08-22.

Au fil des ans, le processus participatif s’est confirmé. Les balises se sont précisées. Lire et Ecrire Luxembourg, toujours à la manœuvre, gagne en assurance, en légitimité et en renommée.

Forte de ses 12 années d’expérienceLire et Ecrire peut être fière du chemin parcouru. L’actuelle responsable du projet, Nathalie Husquin, évoque sans détour l’indéniable qualité et les nombreuses richesses qui nourrissent tous les romans de la collection : Ce sont des ouvrages qualitatifs et ce fut le cas dès la première parution,  Sans dire un mot de Xavier Deusch. C’est un de mes préférés, mais je l’avoue, j’ai un coup de cœur presqu’à chaque fois, sourit-elle.

Les Apprenants : s’ouvrir et construire en sécurité

Avant, j’étais incapable de lire un livre en entier. Maintenant, j’y parviens et lire me procure beaucoup de plaisir. Je me sens bien quand je lis. (Céline, Apprenante).

D’abord, ce chiffre : 10% des citoyens belges sont analphabètes.

L’accès à la lecture permet donc aux quelques 200 apprenants en alphabétisation de Lire Et Ecrire Luxembourg de devenir des citoyens actifs, conscients et acteurs de leur environnement. Le choix de développer une collection de romans très concrets permet, dans le même temps, de favoriser la construction des images mentales et de l’imaginaire.

La collection La Traversée, une co-édition de Lire et Ecrire Luxembourg et de Weyrich édition.

La collection La Traversée, une co-édition de Lire et Ecrire Luxembourg et de Weyrich édition.

Durant cette période d’apprentissage, l’apprenant vit une série d’étapes et de transformations d’espoirs et de découragements, pour arriver enfin à la maison de la lecture.

L’on parle bien ici d’une Traversée : un terme puissamment évocatoire. Il s’agit d’un passage, d’une transition. L’objectif premier de la collection est en effet d’être cette passerelle vers une littérature plus complexe, d’amener l’apprenant à se sentir suffisamment en sécurité pour pouvoir sortir de ces livres facilités, pour s’envoler vers d’autres ouvrages.

Mais du chemin reste à faire pour vivre la lecture en totale sérénité Beaucoup d’apprenants n’osent pas encore se lancer vers d’autres littératures. Les bibliothèques ne sont pas toujours pour eux des lieux familiers. 

Un intermédiaire doit peut-être encore être réfchi suggère Nathalie Husquin.

Les auteurs: faciles à lire, oui, mais difficiles à écrire

C’est l’une des clés-participatives de la collection : l’auteur, qui s’implique dans le projet, doit accepter de confronter son manuscrit aux relectures critiques successives de groupes d’apprenants en alphabétisation. Les écrivains qui se sont lancés dans l’aventure de La Traversée l’ont fait, soit à leur propre initiative (comme récemment Catherine Barreau, -Prix Rossel 2020 pour La Confiture des Morts), soit à la demande expresse de Lire et Ecrire (comme récemment Myriam Leroy).

Les rencontres entre l’auteur et le groupe d’apprenants sont bien souvent empreints d’une grande humanité. Ce sont des moments généreux qui s’expriment dans des instants de confrontation entre le monde des Lettres belges et un public qui parle vrai, qui dit cash et sans détour. Jean-Marc Ceci s’exprime à ce sujet :  En tant qu’écrivain, on écrit souvent un récit sans savoir très bien qui le lira. Ici, j’avais en tête chacun de ceux pour qui j’allais écrire.

Les écrivains disposent pour écrire d’une série de balises, qu’il leur faut aussi savoir oublier. C’est un exercice périlleux et pas toujours confortable. Pourtant, nous explique Nathalie Husquin, « certains auteurs arrivent très confiants, persuadés que ce travail sera léger et qu’il sera facile de rédiger un roman composé de phrases simples. Au fil des rencontres avec les apprenants, les auteurs se rendent compte de la complexité de la démarche. Ce retour à l’essence même de l’écriture est passionnant ».

Table ronde réflexive entre apprenants, auteurs et acteurs du milieu littéraire et socioculturel, à Marche-en-Famenne

Table ronde réflexive entre apprenants, auteurs et acteurs du milieu littéraire et socioculturel, à Marche-en-Famenne

Ce n’est pas Xavier Deutsch, auteur de « Sans dire un mot » et de « De l‘eau » qui la contredira : Le travail d’écriture m’a confronté à des difficultés que je n’imaginais pas et qui m’ont passionné. Il a fallu que je plie mon vocabulaire et mes phrases à une sobriété très inhabituelle pour moi, que je m’astreigne à écrire de façon très simple sans verser dans un infantilisme creux. L’équation qu’il fallait résoudre s’est révélée très éclairante. Il fallait trouver « une ligne claire » tout en gardant un récit aussi puissant et fin que possible. Les auteurs qui expérimentent le processus créatif de La Traversée en sortent enrichis et heureux d’avoir accepté les corrections proposées par les groupes.

On peut noter qu’un guide méthodologique est en cours de rédaction : « Bientôt les formateurs disposeront de pistes pédagogiques pour exploiter les romans. Oui, on peut faire de la grammaire grâce à ces romans, mais on peut aussi faire tout autre chose », sourit Nathalie Husquin.

Traverser d’autres publics

La Traversée est une collection évolutive qui touche certes le public analphabète et/ou non francophone (qui ne maitrise pas les savoirs de base de la lecture, en langue maternelle et/ou étrangère) mais aussi, -et cette démarche est nouvelle !- nos seniors : Lire et Ecrire constate un véritable engouement des maisons de repos pour la collection : « Lorsqu’on ne sait plus lire de gros livres, mais que l’on a toujours aimé cela, La Traversée apparait comme une heureuse alternative. D’autant plus que la compétence de lecture est celle que l’on conserve le plus longtemps, même lorsqu’on est touché par la maladie d’Alzheimer », développe Nathalie Husquin.

 Couverture du roman, La Valse de l’Espoir, de Claude Raucy, sorti en 2022.

Couverture du roman, La Valse de l’Espoir, de Claude Raucy, sorti en 2022.

Conseil-lecture pour vos seniors : « Le monde de Nestor » de Christine Van Acker.

Mais aussi : « Les Cerises de Salomon » de Claude Raucy, « Après ta mort » de Jacqueline Daussain, « Rue du Chêne » de Véronika Mabardi, « Toute une vie » de Patrick Delperdange, « Anna » de Colette Nys-Mazure, « Les chapeaux rouges » de Jean Jauniaux, « La fille de la Poésie » de Thierry Robberecht, « Le duel » de Salomé Mulongo, « La Mémé » d’Eddy Devolder, « Monsieur André » de Geneviève Damas ou encore « L’écharpe rose » de Patricia Hespelt.

D’autre part, les jeunes en difficultés scolaires qui se sont détournés de la lecture retrouvent, grâce à ces romans, une envie de lire : « Enfin, j’ai lu un livre jusqu’au bout ! » se réjouissent certains élèves.

L’autrice Amandine Fairon explique le processus participatif de l’auteur et son implication dans la collection

L’autrice Amandine Fairon explique le processus participatif de l’auteur et son implication dans la collection

Conseil-lecture pour les adolescents : « Un autre choix » de Frédérique Dolphijn.
Mais aussi : « Nous serons heureux » de Luc Baba ou « De l’Eau », de Xavier Deutsch.

Sans conteste, l’équipe de Lire et Ecrire Luxembourg a pour ambition de continuer à développer la collection et à l’ouvrir -pourquoi pas- à d’autres genres, à d’autres marchés, mais toujours en tenant compte de ce qui fait sa force et sa pertinence : les questions et les besoins qui émaneront du terrain.

A suivre.

« Lire, c’est la liberté. Maintenant, je choisis ce que j’ai envie de lire,
je choisis si je vais au bout d’un livre parce que j’en ai envie, et pas parce que j’ai des difficultés. » 
Marie-Thérèse, Apprenante.       

Plus d’infos :

Lire et Ecrire 

Edition Weyrich-La Taversée 

 

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